ATTAC-54

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Les économies budgétaires façon RN

Les propositions de contre-budgets par les groupes d’opposition en réponse aux projets de lois de finances des gouvernements sont devenues un rituel désormais bien établi en France.

Le Rassemblement National, en quête de respectabilité et voulant paraître prêt à diriger le pays avec sérieux et responsabilité, s’est plié pour la première fois à l’exercice, pour faire pièce au budget du gouvernement de Sébastien Lecornu.

Alors que celui-ci prévoit 30 milliards d’économies, le RN s’affiche plus ambitieux avec ses 36 milliards, en faisant un subtil distinguo entre dépenses « inefficaces » et « inutiles ». Dans les  dépenses « inefficaces », il inclut celles qui sont liées à l’immigration, à laquelle il s’agit de mettre un brutal coup de frein, et à l’Union européenne, dont il juge la contribution française beaucoup trop élevée ; dans les dépenses « inutiles », il cible en particulier les associations « ne relevant pas de l’intérêt général », un « intérêt général » dont on sent  bien le fumet xénophobe, raciste et antisocial. En tant que parti d’extrême droite, il fait donc preuve d’une grande cohérence idéologique.

Mais il y a une autre grande victime de ce contre-budget : l’écologie.  Que le RN n’ait pas de tropisme écologique, on le savait déjà : il préfère le brun au vert. Mais c’est tellement plus clair quand c’est écrit et chiffré noir sur blanc. Voyons cela un peu plus en détail.

Premières cibles dans le viseur : les agences publiques environnementales, ces empêcheuses de tourner en rond. Le RN prône la suppression de l’OFB (Office français de la biodiversité), de l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), de l’Agence Bio (de son vrai nom, Agence française pour le développement et la promotion de l’agriculture biologique), du Fonds vert pour la transition écologique, et il préconise une forte réduction du budget de l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l ‘alimentation, de l’environnement et du travail), des agences de l’eau et des parcs nationaux. La plupart des associations environnementales sont également sur la sellette, car selon le RN elles ne relèvent pas de l’intérêt général. On ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec les Etats-Unis, où les coupes sombres de Trump concernent tous les secteurs touchant à l’environnement et à l’écologie.

Aux journalistes souhaitant avoir plus de détails sur les associations dans le collimateur du RN, Marine Le Pen a rétorqué : « Vous aurez la liste complète quand nous serons élus. » Autrement dit : « Votez d’abord, vous verrez bien ensuite. » Gageons que, dans son esprit, cette liste sera argement étendue si par malheur ils devaient arriver au pouvoir.

L’offensive du RN contre l‘écologie ne s’arrête pas là, loin s’en faut ! Petite revue de détail non exhaustive de ses autres propositions  en la matière :

– les « inefficaces » énergies renouvelables, d’origine éolienne ou solaire, indispensables dans l’optique de la transition écologique, sont vouées à être remplacées par le nucléaire ;

– le Plan Vélo, dont le but est de faire du vélo et de la marche une alternative à la voiture individuelle, est « inutile », et doit donc être abandonné ;

– la taxe de 2 € sur les petits colis (Amazon, e-boutiques, géants de la fast fashion), qui pénalise l’envoi dans le monde entier d’articles à bas prix, est elle aussi « inutile » ;

–  il en est de même de la taxe sur les bouteilles et emballages plastiques, dont le but louable est pourtant de limiter leur utilisation ;

–  le dispositif MaPrimeRénov, qui avait été créé pour inciter les particuliers à mieux isoler leur logement, doit être supprimé ;

–  la récente hausse des taxes sur le secteur aérien, qui visait à freiner le développement de ce moyen de transport très énergivore, doit être annulée ;

–  exit le malus automobile, qui pénalise l’achat de véhicules polluants et se veut donc dissuasif à cet égard ;

– cerise sur le gâteau : le RN veut favoriser partout la climatisation : « C’est vrai, à la fin ! Y en a marre d’avoir chaud en été et froid en hiver… »

Avec un tel train de mesures, le Rassemblement National se positionne clairement comme le premier parti antiécologique de France.

Le goût du sang séché

Le mercredi 21 octobre 1981, Pierre Michel, juge anti-drogue, tombait sous les balles de caïds marseillais. Le jeudi 13 novembre 2025, Mehdi Kessaci tombait sous les balles de caïds marseillais. À 44 ans d’intervalle, dans la cité phocéenne, tant les méthodes opératoires des caïds (vider un chargeur de revolver sur la cible) que leurs motifs d’élimination (exécuter les empêcheurs de narcotrafiquer en paix) restent les mêmes… Le parallèle cependant s’arrête là. Dans les années 1980, la mafia marseillaise, alors structurée – certains parrains tels que Gaëtan Zampa avaient presque pignon sur rue –, obéissait, malgré son abject trafic, à quelques règles d’honneur : « on ne touche pas aux femmes, on ne touche pas aux enfants ». Dans les années 1980 (et dans les décennies qui ont suivi) on abattait celui ou ceux qui avai(en)t le courage d’affronter la pieuvre immonde, on ne s’en prenait pas aux proches.

Avec la mort de Mehdi Kessaci, jeune homme de 18 ans sans histoires, cette règle qui sauvait un semblant d’honneur a volé en éclats : on assassine, non plus ceux qui luttent contre le narcotrafic, mais leurs proches. Car, à travers ce jeune homme, ce gamin tout juste sorti de l’adolescence, c’est Amine Kessaci, le grand frère, qu’on a cherché à intimider. Amine Kessaci qui, depuis la mort de Brahim, son grand frère victime d’un règlement de compte sordide par des caïds marseillais, lutte quotidiennement contre les narcotrafiquants. En militant : fondateur de l’association Conscience, il accompagne les familles frappées par le narcotrafic. En écrivant : son livre, Marseille, essuie tes larmes*, est un réquisitoire implacable contre la mécanique mortelle du narcotrafic, « fabrique de vies brisées ».

Désormais le message des narcotrafiquants est limpide : non, vous ne pourrez plus vous conduire de façon héroïque, sachant que votre combat contre la drogue peut vous mener à la mort, maintenant vous saurez que vos proches y passeront eux aussi. Qui, dans ces conditions, peut accepter un combat dont il ne sera plus le seul à payer le lourd tribut ?

Sous protection policière, Amine Kessaci a ces mots terribles dans une tribune au journal Le Monde, quelques jours après le deuxième assassinat qui a dévasté sa famille : « Je dirai et répéterai que mon frère Mehdi est mort pour rien. Je dirai la violence du narcotrafic. »

Le 20 mars 2024, le ministre de la Justice d’alors, Éric Dupond-Moretti, avait affirmé, lors d’un entretien à BFMTV : « Celui qui fume son petit pétard le samedi, ce pétard-là, voyez, il a le goût du sang séché sur les trottoirs », ajoutant que la lutte contre les trafics de drogues est « l’affaire de tout le monde… » En d’autres termes, le trafic est d’abord soutenu par la demande, donc par ceux et celles d’entre nous qui aiment la drogue festive, la petite ligne de coke, le petit joint pour rendre la soirée plaisante… Sauf que le sang qui en coule, c’est celui de Mehdi et de tous ceux et celles qui sont tombés sous les balles des narcotrafiquants.

*Amine Kessaci, Marseille, essuie tes larmes, éditions Le bruit du monde, 20 euros. À acheter d’urgence ! C’est à la fois un acte militant et une lecture qui vous tient en haleine. Non, ce n’est pas une lecture plaisir, mais ce livre n’est d’aucune manière et à aucun moment ennuyeux à lire.

Le projet PERICLES

Périclès fut un dirigeant de l’empire athénien du IVe siècle avant notre ère, reconnu comme le premier instaurateur de la démocratie. C’est aussi le nom d’un projet lancé en 2023 par l’entrepreneur et milliardaire français Pierre-Édouard Stérin pour amener au pouvoir en France une alliance de la droite et de l’extrême droite. Gageons que le choix de cet acronyme est moins lié à la démocratie qu’à une mesure controversée du dirigeant athénien limitant la citoyenneté aux personnes dont les deux parents – et non plus le père seul – étaient originaires de la Cité.

Pierre-Edouard Stérin entend mener un combat idéologique pour faire triompher ses idées politiques d’extrême droite, et religieuses version « catho-tradi ». À travers ce projet PERICLES, il n’hésite pas à engager une partie de sa fortune personnelle – 150 millions d’euros sur 10 ans – pour mener sa croisade. À l’image de son clone Vincent Bolloré qui, lui, mène son « combat civilisationnel » à travers les médias qu’il acquiert à tour de bras.

Le détail de l’acronyme PERICLES est éloquent : Patriotes – Enracinés – Résistants – Identitaires – Chrétiens – Libéraux – Européens – Souverainistes. N’en jetez plus ! Une telle avalanche de termes (très) conservateurs pose tout de suite le cadre. C’est ainsi que L’Express a pu qualifier Stérin de « milliardaire qui veut évangéliser la France » et L’Humanité de « saint patron de l’extrême droite française ».

Si la liste de ces termes qui sentent bon l’extrême droite ultra-conservatrice commence par « Patriotes », le patriotisme de Stérin reste cependant à géométrie variable, n’allant pas en tout cas jusqu’au civisme de base de payer ses justes impôts dans son propre pays : le gaillard est un exilé fiscal ayant fui en Belgique en 2012, après l’élection de François Hollande !

Quant au projet global, son objectif affiché est de « sauver la France », pas moins, une France que Stérin estime menacée par ces vilains islamo-gauchistes laïcards, wokistes et immigrationnistes. Le moyen d’y arriver : favoriser une « victoire idéologique, électorale et politique » grâce au financement de multiples projets. Mais un certain flou est savamment entretenu autour de ces derniers. Si les plus consensuels d’entre eux – philanthropiques ou civiques – font l’objet d’une large communication, d’autres moins avouables – politiques, catholiques identitaires – sont complètement occultés dans les médias.

Le projet veut également pallier le manque de cadres à droite et à l’extrême droite. Une des mesures phares est ainsi la création d’une école de formation au mandat de maire pour, est-il précisé, « former et faire gagner en 2026 environ 1000 maires de petites et moyennes communes ». Mais l’échéance principale dans le viseur est l’élection présidentielle de 2027, qu’il s’agit de faire remporter par l’union des droites menée par un Rassemblement national qui a clairement les faveurs de Stérin.

Ce projet PERICLES est à l’image du laboratoire d’idées (Think tank) américain très conservateur « The Heritage Foundation », qui a favorisé l’arrivée au pouvoir d’un Donald Trump, et grandement influencé les orientations politiques sous les deux mandats de celui-ci.

La France suivra-t-elle un chemin analogue ?

« RÉSISTER » , de Salomé SAQUÉ

Élection après élection le Rassemblement National ne cesse de gagner du terrain. Le voir s’emparer du pouvoir par les urnes n’est plus aujourd’hui une vue de l’esprit. C’est en partie grâce à la stratégie de Marine Le Pen, qui depuis sa prise en main du parti, a entrepris un travail de fond pour ripoliner la façade – la fameuse dédiabolisation – et ainsi se faire accepter dans le débat républicain. Elle est bien aidée en cela par les médias de la sphère Bolloré, CNews, JDD, Europe 1 et Paris-Match en tête, pour n’en citer que les plus emblématiques.

Dans son livre Résister1, la journaliste Salomé Saqué fait acte de résistance face à cette situation. Ce qui, soit dit au passage, lui a valu des menaces de mort.

Elle redéfinit dans un premier temps l’extrême droite, en se basant sur les travaux de chercheurs spécialisés dans ce domaine : un « nationalisme exacerbé », une « tendance autoritaire qui défie les principes démocratiques », une « rhétorique populiste, souvent teintée de théorie du complot, pour opposer le peuple aux élites », le rejet de « l’immigration et de la diversité culturelle » et le « retour aux valeurs traditionnelles » en sont les principaux marqueurs.

Elle aborde ensuite la question de la bataille culturelle, sémantique et idéologique, dont les principaux vecteurs sont les réseaux sociaux et les médias, particulièrement ceux du groupe Bolloré – « Je me sers de mes médias pour mener mon combat civilisationnel » a lâché Vincent Bolloré lors d’une interview. Côté réseaux sociaux, qui sont devenus aujourd’hui le principal moyen d’information des jeunes, Jordan Bardella est la figure politique française qui a le plus d’influence auprès de ces derniers, qui sont aussi les électeurs de demain…

L’autrice insiste sur le fait que la désinformation et les “fake-news” sont le terreau du narratif de l’extrême droite. Et donc qu’une bonne information, variée et vérifiée, est le meilleur moyen de s’en prévenir.

Elle appelle enfin à un sursaut citoyen pour faire face à la menace de l’arrivée au pouvoir d’un parti d’extrême droite, ce qui selon elle – et ATTAC est bien d’accord –, serait dévastateur pour notre démocratie. Elle développe dans les derniers chapitres du livre des arguments et techniques rhétoriques pour aider tout un chacun à faire valoir ses arguments dans des débats et discussions.

Il est important et nécessaire de lire ce livre, qui est dans la même veine que le Indignez-vous ! de Stéphane Hessel. Terminons par cette citation de Françoise Giroud, qui figure en tête du premier chapitre : « Ainsi commence le fascisme. Il ne dit jamais son nom, il rampe, il flotte, quand il montre le bout de son nez, on dit : C’est lui ? Vous croyez ? Il ne faut rien exagérer ! Et puis un jour on le prend dans la gueule et il est trop tard pour l’expulser. »2

1. Ed. Payot et Rivages, octobre 2024, 144 pages. Salomé Saqué est aussi une influenceuse sur Instagram, avec plus de 450 000 abonnés à son compte. Mais bon, si c’est pour la bonne cause…

2. En guise de supplément : Le RN des villes et le RN des champs, Attac-54, Infolettre, février 2023 : https://www.attac54.org/si-le-rassemblement-national-nous-etait-conte/

N’ayons pas (trop) peur des masculinistes

« Sérieusement, Madame, vous trouvez ça drôle ? » C’était pendant un de mes cours de français, on venait de regarder la première scène de cette pièce de Molière restée d’une très grande actualité, Le médecin malgré lui. Cette dénonciation de certains travers de notre société est d’une incroyable actualité, mais ce final de la scène d’exposition censé être comique, avec Sganarelle qui bastonne Martine… est-ce toujours drôle ?

La bonne nouvelle, c’est que ça fait moins rire qu’avant. Pas de quoi fanfaronner cependant, quand on entend certains propos tenus dans les cours de récréation des collèges, des lycées, propos où la misogynie la plus crasse le dispute à la crudité la plus sordide.

Et le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes d’enfoncer le clou lorsqu’il avance qu’un quart des hommes entre 25 et 34 ans pensent qu’il faut parfois être violent pour se faire respecter (début 2024). À la décharge de nos jeunes mâles dopés à la testostérone, ils ont de bien vilains exemples devant eux, modèles de force brute, brutale, décomplexée : Trump qui lance l’armée contre son propre peuple, Poutine à l’origine d’une guerre aussi injuste que meurtrière, Netanyaou responsable de ce qu’il faut bien appeler le génocide délibéré d’un peuple, Milei et Musk qui se montrent prêts à détruire à la tronçonneuse tout ce qui les gêne… Des mecs qui font étalage de leur virilité en somme, tant nous voici désormais évalués à l’aune de celle-ci. Donc par définition, seuls les hommes peuvent être évalués.

Ces manifestations exacerbées de ce qu’on appelle désormais le masculinisme – un courant qui prône sans ambiguïté un système violent et patriarcal – sont-elles le signe que le monde est en train de changer, de se radicaliser pour le pire, ou sont-elles au contraire une sorte de chant du cygne ? Les manifestations violentes et de plus en plus spectaculaires des masculinistes ne sont-elles pas la marque de l’énergie du désespoir de qui se sait voué à disparaître ? Car la société a progressé, l’égalité femme-homme a progressé, pas assez, mais suffisamment pour qu’un complet retour en arrière soit difficilement envisageable.

Comment continuer ce chemin vers la vraie égalité, loin des manifestations virilistes hystériques – oui, c’est un oxymore, et alors ? Éduquer, éduquer, éduquer ! Les garçons et les filles. L’égalité est un combat à mener ensemble. Pour une société juste. Mais aussi pour une société où les services publics fonctionnent mieux, pour le bien de tou.te.s… C’est quoi, le rapport ? Je laisse Anne-Cécile Mailfert, directrice de l’OEEF (Observatoire de l’émancipation économique des femmes) l’expliquer mieux que moi : « Le coût de la virilité, c’est de regarder combien coûte une femme, et combien coûte un homme à l’État français. On se rend compte par exemple que 95 % des détenus sont des hommes ! Pourquoi ? L’éducation. Et combien ça coûte que les hommes soient mal élevés ? […] 96 milliards d’euros chaque année… » (Fakir n°117, mai-juillet 2025)

Éduquer, vraiment éduquer nos gamin.e.s, permettrait de développer nos hôpitaux, nos crèches, nos EHPAD, nos écoles… à hauteur de 100 milliards d’euros par an. Ce qui est loin d’être négligeable. Alors le jeu en vaut la chandelle, pour une société à la fois digne, juste, et efficace. Il est plus que jamais nécessaire de poursuivre le combat de l’égalité, dans le calme et l’union, sans se laisser fasciner par ce que nous espérons être les ultimes manifestations de violence d’un mouvement voué à s’éteindre.

Du plomb dans l’aile d’une agriculture plus durable

Les récentes remises en cause tous azimuts des avancées environnementales (voir l’édito de ce mois) trouvent leur point d’orgue en France dans la récente proposition de loi Duplomb, du nom d’un sénateur LR de Haute-Loire, par ailleurs exploitant agricole et membre de la FNSEA. Cette dernière prône une agriculture intensive et productiviste, incompatible avec les objectifs environnementaux de l’accord de Paris de 2015. Sans surprise donc, la proposition de loi va tout à fait dans ce sens.

Adoptée en novembre par un Sénat à majorité de droite, elle a ensuite été rejetée en première lecture par l’Assemblée nationale. Le gouvernement, sous la pression des lobbys et avec l’aide des députés LR, a eu alors recours à une entourloupe pour la faire examiner le 30 juin dernier en commission mixte paritaire – dominée par une droite favorable au texte –, la soustrayant ainsi aux amendements des écologistes et des insoumis. Le texte reviendra en juillet dans les deux assemblées pour une deuxième lecture, sous une forme très proche de celle adoptée par le Sénat en novembre. En escamotant de la sorte le débat parlementaire, le gouvernement effectue un bien peu démocratique passage en force.

Que dit-elle, cette proposition de loi ? Selon ses promoteurs, elle vise à « lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur ». Aussi prévoit-elle notamment de :

– mettre fin à l’interdiction d’utiliser certains pesticides (dont des néonicotinoïdes « tueurs d’abeilles ») dangereux pour l’environnement et pour la santé des citoyens, et plus particulièrement celle des agriculteurs eux-mêmes; une lettre ouverte adressée à quatre ministères par plus d’un millier de scientifiques et médecins appelle à rejeter cette proposition de loi pro-pesticides ;

– permettre la multiplication des méga-bassines – comme celle de Sainte-Soline qui a défrayé la chronique en 2023 –, alors même que ces retenues d’eau géantes constituent une privatisation de l’eau au profit de quelques-uns ;

– favoriser la création d’élevages industriels gigantesques, en faisant fi des graves problèmes environnementaux qu’ils posent et des nuisances de voisinage qu’ils engendrent ;

– réduire les prérogatives de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES), l’organisme qui est notamment en charge d’autoriser ou non les pesticides ; en somme, pour pouvoir polluer impunément, écartons les gêneurs…

Cette proposition de loi Duplomb vient d’être adoptée à l’Assemblée nationale ce 8 juillet, juste amputée de la disposition concernant l’ANSES. Clairement d’inspiration trumpienne, elle constitue un recul écologique sans précédent et met la France en porte-à-faux sur bien des points avec les directives européennes sur l’eau et les pesticides, l’exposant à de lourdes sanctions.

Thomas Gilbert, porte-parole de la Confédération paysanne, résume en une phrase lapidaire les conséquences de cette loi : « C’est l’avènement d’un nouveau modèle agricole, un modèle de firmes tenues par quelques financiers et qui n’a que faire des paysans et des paysannes ».

La mobilisation populaire, à l’appel de nombreuses associations écologistes et citoyennes, dont Attac, n’a pas réussi à infléchir le vote des parlementaires, mettant en lumière le décalage entre des Français majoritairement opposés à une agriculture intensive et polluante et des élus inféodés aux lobbys.

« OFFSHORE », de Renaud Van Ruymbeke

Les paradis fiscaux ont régulièrement défrayé la chronique de ces vingt dernières années, que ce soit à travers les révélations répétées d’un consortium international de journalistes (Luxleaks, Panama papers, Paradise papers, Dubaï papers) ou grâce à des fuites bancaires dues à des lanceurs d’alerte (filiale suisse de la banque HSBC, banque UBS aux Etats-Unis).  Les premières ont jeté la lumière sur des officines spécialisées dans la création des sociétés offshore – littéralement, ce terme signifie “au large des côtes” et par extension, “en dehors des frontières –, rouages essentiels de l’évasion fiscale, légale ou frauduleuse. Les secondes ont pointé du doigt le rôle complice de certaines banques au comportement bien peu éthique.

Dans son livre Offshore – Dans les coulisses édifiantes des paradis fiscaux*, Renaud Van Ruymbeke**, figure emblématique de la lutte anti-corruption, nous fait part de son expérience de juge d’instruction spécialisé au pôle financier du tribunal de Paris, poste qu’il a occupé pendant près de vingt ans. Il y détaille les rouages qui permettent l’évasion et la fraude fiscales, ainsi que le recyclage de l’argent sale. Qu’il s’agisse des unes ou de l’autre, les procédés et les circuits utilisés restent les mêmes.

Le paradis fiscal se caractérise tout d’abord par un secret bancaire absolu, l’absence de transparence est totale, tant concernant les titulaires des comptes que les opérations réalisées. Il dispose par ailleurs d’une fiscalité très avantageuse, avec une imposition sur les revenus, les sociétés  et les plus-values faible, voire nulle. Cela en fait le symbole même de l’injustice fiscale, puisqu’il permet aux plus riches d’échapper à leur juste participation aux dépenses des services publics (hôpitaux, écoles, etc.) de leurs pays. On y trouve des officines de conseils, avec des professionnels qualifiés, qui fournissent à leurs clients, eux-mêmes la plupart du temps de simples intermédiaires de confiance, des dispositifs offshore clés en main. Ceux-ci sont constitués d’une ou plusieurs sociétés écrans – véritables coquilles vides sans bureaux ni salariés – qui permettent d’opacifier la circulation de l’argent et de masquer l’identité des véritables bénéficiaires, ce qui complique considérablement d’éventuelles investigations.

Dans ce monde où l’opacité est la règle première, on croise pêle-mêle des évadés fiscaux – riches particuliers ou multinationales – désireux échapper à l’impôt, des dirigeants et chefs d’État corrompus, des oligarques russes, des mafieux, des trafiquants de drogue. Les sommes dont il est question donnent le vertige : on estime à près de 9 000 milliards de dollars les avoirs cachés dans les paradis fiscaux !

Parler de paradis fiscal évoque des destinations lointaines et exotiques : le Panama, les Bahamas, les Îles vierges britanniques, les Seychelles, les îles Caïmans, Singapour, etc. C’est occulter le fait que des paradis fiscaux, et non des moindres, se trouvent également au sein même de l’Union européenne : la Suisse, les Pays-Bas, l’Irlande, Monaco, le Lichtenstein, Andorre, le Luxembourg, et le plus ancien et plus important de tous, la City de Londres. Grâce au passé colonial de la Grande-Bretagne, celle-ci se trouve au centre d’un réseau de places financières qui en sont les satellites. À l’instar de pays comme la Suisse et le Luxembourg, elle  tire d’importants revenus de la fraude fiscale et malgré les déclarations officielles, rechigne à coopérer dans les faits avec la justice. Tant que l’UE tolèrera cette situation, et se montrera incapable d’imposer des règles de transparence, toute lutte contre les paradis fiscaux sera vouée à l’échec.

Suite aux scandales à répétition révélés par la presse, l’OCDE et le G20 cherchent à mettre en place une véritable coopération fiscale internationale. De nombreux pays ont signé un accord dans ce sens, et voté des lois anti-blanchiment. Mais l’hypocrisie reste encore la règle, car si nombre de places offshore ont adopté des législations conformes aux standards internationaux, il ne s’agit  la plupart du temps que de postures de pure façade. Comme il n’y a pas de contrôle a posteriori, elles n’ont guère eu à modifier leurs comportements dans les faits.

Il semble que les paradis fiscaux ont encore de beaux jours devant eux…

* aux éditions Les Liens qui Libèrent, novembre 2022 (263 pages)

** Renaud Van Ruymbeke est décédé en mai 2024, à l’âge de 71 ans

Haro sur la science ?

Les avancées de la science ont fortement modelé depuis plusieurs générations notre mode de vie et notre travail, elles ont été synonymes de progrès constant et de mieux-être. Bien sûr, il s’est toujours trouvé quelques « marchands de doute » – efficaces relais des grands groupes qui les rémunéraient avec pour seule boussole les gains financiers – pour remettre habilement en cause dans les médias les acquis de la science. Ainsi en a-t-il été par exemple des conséquences du tabagisme sur la santé, des effets nocifs des pesticides, des pluies acides, du trou d’ozone, et aujourd’hui du réchauffement climatique. Mais devant l’accumulation des peuves, la vérité a toujours fini par s’imposer.

Pourtant, les attaques contre la science gagnent du terrain depuis quelques années, avec notamment le développement d’internet, des réseaux sociaux, des médias numériques et la dérégulation de l’information. Longtemps anecdotiques, elles ont accédé à une nouvelle visibilité et une audience démultipliée, aidées en cela par les médias très actifs de la complosphère, qui n’ont pas manqué de s’en faire les promoteurs.

La tendance est particulièrement marquée dans les pays qui ont vu des gouvernements autoritaires et réactionnaires accéder au pouvoir, comme la Hongrie, l’Inde, l’Argentine, et maintenant les États-Unis : le résultat des élections américaines a redonné un nouvel élan à ce mouvement, avec le duo Trump-Musk qui s’en est fait le chantre jusqu’à la caricature. Il s’agit pour eux de rejeter les connaissances qui ne sont pas en accord avec leur idéologie, leurs croyances ou leurs intérêts. En voici deux exemples éloquents : l’administration Trump a supprimé sur les sites gouvernementaux des milliers de jeux de données relatifs au climat, à l’environnement ou au genre ; elle a par ailleurs procédé à des coupes budgétaires drastiques entrainant le licenciement de centaines de scientifiques et d’experts de ces questions.

Ces attaques contre la science vont par ailleurs de conserve avec celles qui visent les services publics – accusés de tous les maux –, les femmes ou encore les minorités. Elles constituent l’une des manifestations de la progression des idées réactionnaires.

En France aussi, ces idées se diffusent partout, jusque dans les plus hautes sphères de l’Etat. Il y a eu l’exclamation de Nicolas Sarkozy « L’écologie, ça commence à bien faire », puis l’accusation d’ « éco-terrorisme » lancée par Gérald Darmanin à l’encontre des écologistes, ainsi que sa tentative avortée de dissoudre « Les amis de la Terre ». Il y a eu l’anathème « islamo-gauchisme » jeté à des scientifiques jusque dans l’enceinte de l’Assemblée nationale. Et n’oublions pas la réduction de la part du financement de l’Enseignement supérieur et de la recherche dans le budget 2025… Les signes inquiétants ne manquent pas. En témoignent également les remises en cause récentes d’organismes comme l’ADEME (Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie), l’INRAE (Institut National de Recherche pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement) ou l’OFB (Office Français de la Biodiversité).

Les résultats scientifiques ne relèvent pas d’une opinion, ils sont l’aboutissement d’une démarche rigoureuse, passée par le filtre du jugement par les pairs. Il est essentiel que les scientifiques puissent conserver leur liberté académique et rester indépendants des aléas du pouvoir politique.

L’empreinte carbone du chocolat

Oh les relous qui viennent nous culpabiliser avec le chocolat, maintenant… Alors quand c’est pas la bagnole ou l’avion qu’on utilise trop souvent, la viande de bœuf qu’on mange trop, maintenant c’est par le chocolat qu’on pèche ?

Mais non… Enfin si, un peu… 

D’où vient l’impact carbone du chocolat ? Eh bien, pas tant du transport (quand bien même les cacaoyers ne poussent pas sous nos latitudes…) que de la déforestation : la culture croissante du cacao exige de plus en plus de sols, donc de déforestation. En vingt ans, on est passés de 4 millions d’hectares de terres cultivées en cacao dans le monde à 12 millions, donc autant d’hectares déforestés, autant de forêts stockant le carbone qui ont cessé d’exister.

Ajoutons à cela les conditions de travail très dégradées des paysans producteurs qui font un travail harassant tout en respirant des produits chimiques particulièrement toxiques, ainsi que cela est raconté dans le livre autobiographique de l’auteur camerounais Samy Manga, Chocolaté, Le goût amer de la culture du cacao.

Samy Manga était présent à Nancy en avril 2024 lors du festival Livres d’Ailleurs ; à cette occasion il s’est rendu auprès de collégiens à qui il a expliqué comment travaillait son grand-père mort trop jeune de son travail et avec qui il dialogue dans son livre :

  • Grand-père, pourquoi ces gens prennent tout notre cacao ?
  • Parce qu’il leur appartient, fiston.
  • Grand-père, ce cacao vient de notre plantation.
  • Oui, mais c’est pour eux que nous travaillons cette plantation depuis des générations.
  • Grand-père, nous ne sommes pas des esclaves.
  • En quelque sorte, oui.

Les petits producteurs de cacao tels le grand-père de Samy Manga sont désarmés face aux géants Mars, Ferreiro, Mondelez, Nestlé, Hershey’s, Lindt et Sprüngli, pour ne citer que les plus importants, les requins de l’or vert, comme les appelle Samy Manga.

Que faire alors ? Aussi vertueux que nous soyons au quotidien en n’achetant que du chocolat bio et équitable (ce qui nous laisse supposer que, peut-être, les petits producteurs ont été respectés), en n’achetant que du chocolat en provenance du Pérou (un des rares pays qui cultive son cacao sans déforester), même mis bout à bout, ces petits gestes n’auront pas un grand impact. De plus, ils ne sont pas accessibles à tous : entre une plaque de chocolat « vertueuse » et une autre issue des circuits habituels, l’écart de prix est vertigineux.

Or l’Union Européenne peut imposer aux grands groupes cités plus haut de produire d’une manière plus respectueuse des travailleurs et de l’environnement. Elle s’est ainsi dotée en 2023 d’un règlement qui vise à interdire la mise sur le marché européen de produits ayant contribué à la déforestation. On attend juste sa mise en application. Et on espère très fort qu’il ne sera pas vidé de sa substance entretemps.

Allez, vous reprendrez bien encore un petit chocolat ? En espérant qu’on ne vous a pas coupé l’appétit, car ce n’est pas le but. Vivons, soyons heureux, mais soyons vigilants.

Si la BNP nous était contée…

Etablir son empreinte carbone est devenu très tendance. BNP Paribas propose ce service sur son site web et fournit aux utilisateurs des conseils pour améliorer leur impact sur l’environnement. Car elle a le souci de l’environnement : « Évaluation de l’empreinte carbone : 1ere marche vers la décarbonation » peut-on lire sur son site web. Communication, communication…

De quelle manière BNP Paribas emprunte-t-elle cette « 1ere marche » ? Plusieurs organismes ont entrepris d’évaluer l’empreinte carbone de la si vertueuse banque. Si leurs chiffres diffèrent quelque peu, ils se rejoignent sur l’essentiel : la BNP a une empreinte carbone supérieure à celle d’un pays comme la France ! Si si, vous avez bien lu : la France en-tiè-re, avec toutes ses entreprises et ses plus de 68 millions d’habitants. Sont pris en compte dans cette évaluation  les activités propres de la banque – environ 200 000 employés –, mais aussi et surtout les projets qu’elle soutient et les financements qu’elle accorde aux entreprises, aux États et aux particuliers.

Elle finance ainsi largement l’agro-industrie. Mais c’est dans le secteur de l’énergie qu’elle excelle : il concerne près de la moitié de ses financements, pour l’essentiel dans les énergies fossiles (pétrole et gaz). Elle détient même la palme du premier soutien des projets d’énergies fossiles auprès des huit plus grandes compagnies pétrolières et gazières  européennes et nord-américaines. Et porte donc une lourde responsabilité dans la crise climatique en cours.

C’est ce qui a amené trois associations – Oxfam France, Notre Affaire à Tous et Les Amis de la Terre – à assigner BNP Paribas en justice en 2023, après que celle-ci est restée sourde aux tentatives de dialogue que ces associations avaient menées pour que la banque cesse de soutenir les nouveaux projets pétroliers et gaziers. Qu’une banque doive répondre devant la justice pour ses investissements et financements constitue une première mondiale ! Cela a permis quelques avancées : la BNP s’est par exemple engagée en 2023 à cesser le financement de projets « de développement de nouveaux champs pétroliers et gaziers ». Mais il faut relativiser, car les investissements directs (acquisition d’actions par exemple) représentent moins de 5% de son financement dans les énergies fossiles. Elle peut ainsi sans se dédire continuer à financer les entreprises qui interviennent dans l’expansion du secteur.

Autre domaine où la BNP est très active à travers ses financements : celui de l’armement. Elle est le principal bailleur de fonds européen des entreprises qui fournissent l’armée israélienne, et a participé à une levée de fonds de l’État d’Israël quelques mois après le début du conflit à Gaza : l’ensemble représente plus de 5 milliards d’euros. Elle contribue donc largement à financer la guerre que le gouvernement israélien mène contre le peuple palestinien. Les déclarations de la banque sur ses démarches éthiques ou autres activités vertueuses ne pèsent pas lourd face à cet état de fait.

Ne serait-il pas temps d’instaurer une régulation publique pour encadrer les activités des banques, afin que cessent enfin ces investissements qui participent activement aux malheurs du monde ?

« La banque d’un monde qui change » est le slogan de la BNP. Au regard de ses activités, il serait d’utilité publique de « changer de banque pour changer le monde ».