Le goût du sang séché
Le mercredi 21 octobre 1981, Pierre Michel, juge anti-drogue, tombait sous les balles de caïds marseillais. Le jeudi 13 novembre 2025, Mehdi Kessaci tombait sous les balles de caïds marseillais. À 44 ans d’intervalle, dans la cité phocéenne, tant les méthodes opératoires des caïds (vider un chargeur de revolver sur la cible) que leurs motifs d’élimination (exécuter les empêcheurs de narcotrafiquer en paix) restent les mêmes… Le parallèle cependant s’arrête là. Dans les années 1980, la mafia marseillaise, alors structurée – certains parrains tels que Gaëtan Zampa avaient presque pignon sur rue –, obéissait, malgré son abject trafic, à quelques règles d’honneur : « on ne touche pas aux femmes, on ne touche pas aux enfants ». Dans les années 1980 (et dans les décennies qui ont suivi) on abattait celui ou ceux qui avai(en)t le courage d’affronter la pieuvre immonde, on ne s’en prenait pas aux proches.
Avec la mort de Mehdi Kessaci, jeune homme de 18 ans sans histoires, cette règle qui sauvait un semblant d’honneur a volé en éclats : on assassine, non plus ceux qui luttent contre le narcotrafic, mais leurs proches. Car, à travers ce jeune homme, ce gamin tout juste sorti de l’adolescence, c’est Amine Kessaci, le grand frère, qu’on a cherché à intimider. Amine Kessaci qui, depuis la mort de Brahim, son grand frère victime d’un règlement de compte sordide par des caïds marseillais, lutte quotidiennement contre les narcotrafiquants. En militant : fondateur de l’association Conscience, il accompagne les familles frappées par le narcotrafic. En écrivant : son livre, Marseille, essuie tes larmes*, est un réquisitoire implacable contre la mécanique mortelle du narcotrafic, « fabrique de vies brisées ».
Désormais le message des narcotrafiquants est limpide : non, vous ne pourrez plus vous conduire de façon héroïque, sachant que votre combat contre la drogue peut vous mener à la mort, maintenant vous saurez que vos proches y passeront eux aussi. Qui, dans ces conditions, peut accepter un combat dont il ne sera plus le seul à payer le lourd tribut ?
Sous protection policière, Amine Kessaci a ces mots terribles dans une tribune au journal Le Monde, quelques jours après le deuxième assassinat qui a dévasté sa famille : « Je dirai et répéterai que mon frère Mehdi est mort pour rien. Je dirai la violence du narcotrafic. »
Le 20 mars 2024, le ministre de la Justice d’alors, Éric Dupond-Moretti, avait affirmé, lors d’un entretien à BFMTV : « Celui qui fume son petit pétard le samedi, ce pétard-là, voyez, il a le goût du sang séché sur les trottoirs », ajoutant que la lutte contre les trafics de drogues est « l’affaire de tout le monde… » En d’autres termes, le trafic est d’abord soutenu par la demande, donc par ceux et celles d’entre nous qui aiment la drogue festive, la petite ligne de coke, le petit joint pour rendre la soirée plaisante… Sauf que le sang qui en coule, c’est celui de Mehdi et de tous ceux et celles qui sont tombés sous les balles des narcotrafiquants.
*Amine Kessaci, Marseille, essuie tes larmes, éditions Le bruit du monde, 20 euros. À acheter d’urgence ! C’est à la fois un acte militant et une lecture qui vous tient en haleine. Non, ce n’est pas une lecture plaisir, mais ce livre n’est d’aucune manière et à aucun moment ennuyeux à lire.